10 mai : femmes noires et résistances

Danse colombienne créolisée

Danse colombienne créolisée

La 9 ème journée de commémoration de la traite des Noirs de l’esclavage et de leurs abolition se poursuivait au Rocher et Palmer. Moi, je ne suis pas Canell’ mais Estina.  Canell’ m’a passé le relais pour « l’ après-midi de la liberté »,  entièrement investi par des femmes puissantes. Brillantes, inspirées, généreuses, déterminées… Des femmes debout dans la vie, en résistance, chacune à sa façon contre tout ce qui entrave, méprise, humilie… Un après-midi que j’aurais aimé prolonger infiniment… Alors, pour le faire durer, ce billet pour partager mes sensations, mes souvenirs et quelques liens…

Sieste musicale: musiciennes en résistance

Les yeux mi clos, lovée dans un transat de la cabane du monde, dans une demi pénombre, en compagnie de quelques autres amateurs de siestes musicales… Je me laisse guider par la voix de Patrick Labesse qui nous embarque dans un périple musical de l’île de la Réunion à celles de Trinidad et Tobago, en passant par Madagascar, plusieurs pays d’Afrique et des Amériques, les îles Carailbes…  Chaque escale est une femme musicienne, combattante de la liberté de vivre sa vie et de jouer sa musique.

[youtube width= »620″ height= »413″]http://www.youtube.com/watch?v=T3OMtqsVlB4[/youtube]

Christine Salem,  Lala Njava, , Charlezia, Faytinga, Stella Siwéché, Miryam Makeba, Sally Miolo, Oumou Sangaré, Sayon Bamba, Angélique Kidjo, Susana Baca, « Toto » Bissainthe, Calypso Rose… J’en oublie… Les yeux fermés, je n’ai pas pris de notes !
Quelques explications qui contextualisent, des informations sur l’histoire, la personnalité de chaque musicienne, des descriptions d’instruments, de leurs musiques, des bribes de traductions de leurs lyrics, quelques anecdotes… Entre chaque morceaux, Patrick Labesse partage son savoir.
Je sort de cette sieste vibrante comme les cordes d’une m’bira…

Je passe chercher Francette ( 89 ans de passion pour la vie, les arts et l’humanité dans toute sa diversité ).
Nous nous installons au premier rang du Salon des musiques pour la  suite du programme.

4 femmes pour parler des résistances des femmes noires de l’esclavage à nos jours.

4 femmes4 femmes d’expériences, de compétences, d’éloquence, de connaissances
Extraits grappillés à la volée…

IMG_5808Fabienne Kanor, écrivaine et réalisatrice :
« Il y eut des maronnes qui se sont échappés de l’univers plantationaire , s’évadant de l’esclavage. Il y eut des actes de liberté comme celui, immense, de ces quatorze femmes, se hissant au dessus de la dunette d’un bateau négrier et se jetant à l’eau ensemble, dès le premier soir.

Dominique Deblaine, universitaire et écrivaine :IMG_5804
Ce qui me révolte, c’est que la condition des femmes de toutes les couleurs avance si lentement. Les rapports entre hommes et femmes sont durs. des regards violent, des regards font des enfants dans le dos… le passé est omniprésent . L’esclave choisie par le maître où comment l’Histoire peut expliquer ce regard truqué sur la femme noire…

IMG_5805Maïmouna Coulibaly, médecin gynécologue,
Des regards filtrés par les préjugés et qui, dans sa salle d’attente, s’obstinent à l’identifier à la secrétaire alors que c’est elle le médecin.
Elle nous dessine deux portraits de femmes rencontrées dans mon cabinet.
Jeanne , 48 ans, 3ème compagne d’un homme, mère d’un fils majeur et travaillant comme secrétaire. Elle migre en France en 2007, y fait son chemin, s’y marie pour pouvoir y rester. Jeanne trouve un bon équilibre dans cette vie qu’elle s’est choisie, avec son mari.
Thérèse, 27 ans, célibataire, deux enfants sans père, femme de ménage chez des occidentaux. Elle migre avec ses deux enfants via un réseau. En France, elle est trompée par un homme qui lui fait un 3ème enfant et la quitte. À Bordeaux, elle retrouve… Le père de ses deux premiers enfants !!! Elle s’installe avec lui et construit une nouvelle vie ici.
2 femmes prenant une décision radicale et dangereuse. Quitter leur pays, leur famille pour s’accomplir ailleurs, ici. Et elles y parviennent.

Seynabou Gueye, docteur en anthropologie sociale et culturelle a consacré sa thèse à la violence conjugale entre femmes noires et homme blancs, en couple « domino ». IMG_5807Avec l’outil théorique de  « l’intersectionnalité »*,  elle a analysé  comment, quand les couples dysfonctionnent, une double peine s’abat sur la femme, car femme ET Noire. Inlassablement obligée de faire la preuve de son intelligence.
Exerçant la profession d’éducatrice spécialisée, Seynabou Gueye s’est, elle aussi, trouvée piégée dans ces regards truqués; considérée par des juges et des assistantes sociales comme la mère de jeunes et d’enfants en détresse qu’elle accompagnait en tant que professionnelle.

Ces quatre femmes puissantes et Isabelle Kanor, l’animatrice de la table-ronde,  ont rendu hommage à d’autres qui les ont inspirées, stimulées, encouragées: Sojourner Truth, abolitionniste noire américaine, née de parents esclaves dans l’État de New York au milieu du XIXème siècle, la mulâtresse Solitude, figure historique de la résistance des esclaves noirs à la Guadeloupe, au côté de Louis Delgrès , Simone et André Schwarz-Bart, splendide couple mixte d’écrivain-es, liant cultures antillaise et juive,  Christiane Taubira, et ses « Paroles de liberté »…

IMG_5822IMG_5824

« Poétique du divers »*

Ce jour là, dans le Salon des musiques du Rocher, les artistes présentes incarnaient avec puissance et poésie la créolisation*, une des notions clé de l’oeuvre d’Edouard Glissant.

Perinne Fifadji

Perinne Fifadji

« Je suis chanteuse, pas « chanteuse africaine », chanteuse ! Mais j’aime faire entendre plusieurs voix en moi ! Et mon chant vient de tout le corps, de mes pieds jusqu’au bout de mon crâne…
Suprême Perrine Fifadji, qui debout face au micro, danse son chant, griot & gospel, de toutes les nuances de ses muscles, de sa chair, de ses mondes. A la fois dense et fluide.

IMG_5846Karolina Dias Reyes, originaire de Colombie raconte comment dans son pays se sont mélangés les tambours africains, les flûtes indiennes, les chants et costumes espagnols pour créer une foisonnante culture créolisée. Avec ses deux autres danseurs, elle interprète avec fougue des danses chantées comme le bullerenque. Karolina invite le public à s’intéresser aux musiques de la côte ouest de la Colombie. Et à écouter sans modération l’immense Toto la Monposina dont  Gabriel Garcia Marquez, son ami et Prix Nobel de littérature, disait d’elle: « Toto incarne la Colombie avec ses métissages musicaux et sa joyeuse spiritualité».

 

IMG_5871

 

Patricia Grange…

IMG_5903Hiératique vestale d’une cérémonie de IMG_5919poésie frontale. Seule, debout, face à nous, elle expire ses mots, inspire ses silences. Jouant d’instruments ancestraux, elle ponctue la progression du poème avec des sons qui parlent d’autres langues. « Ventres, sons creux » est une affirmation pleine de promesses, de sagesse, de jeunesse et de courage aussi. Une belle affirmation d’une féminité pleinement habitée. Grand poème, accompagné dans sa version imprimée, par les dessins de Maya Mihindou. Très beau livret édité par Vertébrale

Véronique Kanor, elle nous tourne le dos, fine silhouette dressée en contre-jour sur un côté de la scène. Elle nous tourne le dos pour laisser toute la place aux images et tout l’espace à son « flow ».

IMG_5921
« Sur scène, deux écrans géants sont levés : photos et fragments filmiques s’y jettent et ricochent. Face à mes images, je me dresse-debout pour dire l’errance d’une femme en vrac qui cherche à faire peuple avec son pays prénatal : une Martinique elle aussi en chipongtong. »

IMG_5957
« Solitudes Martinique » est la version « pict-dub-poetry de son récit « Combien de solitudes… » édité chez Présence Africaine. Elle le « slame » et nous emporte dans la coulée de sa lave. Sa performance immerge puis galvanise quand y surgit la grève de février 2009 dans l’île, contre la «profitation». Son poing se dresse. Son flow tempête…

IMG_5926

Chantal Constant,

IMG_5968 conteuse virtuose et chaleureuse nous téléporte ensuite sur la grande île rouge de Madagascar et nous enchante avec un conte somptueux où la persévérance d’un amour infini humanise la mort qui… ne demandait que ça !

Et c’est bien la vie, jaillissant des plus sombres ténèbres de l’esclavage qui irrigue les spirituals et gospels interprétés avec une joyeuse ferveur par le groupe Ntoyigospel. Cette allégresse contagieuse se propageant dans le public et entrainant toutes les intervenantes, artistes et organisateurs dans un swing bienfaisant.

 

IMG_5986IMG_6005IMG_6012IMG_6015IMG_6011IMG_6018J’aurais bien voulu acheter tous les livres en présentation. Pendant que Francette discutait en espagnol avec Karolina ou parlait jazz avec Véronique Kanor, je me suis fait dédicacer les 2 poèmes que j’ai adorés et j’ai passé un bon moment avec les visages « African Queen » d’ Anouk Goulière, . Le noir vibre vraiment de toutes les couleurs…

anouck G recadréejpgJ’aurais voulu aussi  rassembler ici plus de liens. A vous de les trouver pour faite plus pleine connaissance avec ces artistes, ces écrivaines, ces penseuses, ces poètes du « tout monde ».

Bravo et respect  à la Fondation du mémorial de la traite des Noirs, à Karfa Diallo, son Président, à Isabelle Kanor, coordinatrice de l’après midi de la liberté et toutes et celles et ceux qui ont contribué à sa réussite

Lala Njava : http://www.youtube.com/watch?v=0GdcWGz2a2I  Charlezia: http://www.youtube.com/watch?v=T-iJ6YgEcHU / Stella Chiweshe: http://www.youtube.com/watch?v=UovGHFZUIW8 / Myriam Makeba     http://www.youtube.com/watch?v=E0Oj6ScoL_M  / Sayon Bamba  http://www.youtube.com/watch?v=MxiqZlU_ft0 et http://www.youtube.com/watch?v=1chxb2PLnbI

*L’intersectionnalité (de l’anglais intersectionality) est une notion employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. Le terme a été forgé par l’universitaire féministe américaine Kimberlé Crenshaw.
* »La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments.(cf: Edouard Glissant « Traité du Tout-Monde »). http://www.edouardglissant.fr/creolisation.html
Ce contenu a été publié dans Cenon ma ville, Cultures & loisirs, Timeline, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à 10 mai : femmes noires et résistances

  1. ChaCha dit :

    merci pour ce compte-rendu détaillé, très utile pour celles qui n’ont pas pu être présentes.

    Estelle

  2. Bonjour Canell et merci de votre compte-rendu riche et détaillé. Merci pour les mots que vous posez sur ma prestation et qui me touchent profondément.
    Je voudrais juste signaler cependant l’erreur sur mon nom. Je m’appelle Patricia et pas Nathalie ;)
    Merci à vous !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *