Fin des commémorations de la Grande Guerre à Cenon : L’art de construire la paix ensemble.

Dès 2014, Cenon a impulsé et coordonné des événements forts pour commémorer le Centenaire de la Grande Guerre de 14-18.  Une exigence de qualité et de participation récompensée par le label « Mission centenaire ». Le final 2018 a associé de multiples partenaires locaux et impliqué toutes les générations dans un spectacle intitulé « Construire la paix ». L’art, pour panser les plaies de la guerre et penser la paix…

Partage de connaissance, d’hommage, de transmission…

À Cenon, travail de mémoire et transmission n’ont pas été pris à la légère. Les fonds d’archives de la Ville sur cette époque comptent aujourd’hui 500 documents. Cela est dû en partie grâce à ceux, généreusement donnés ou prêtés par des cenonnais.e.s : photos, manuscrits, lettres, effets personnels, journaux d’époque. Cette mine d’or pour les historiens, les archivistes d’ici n’a pas pour autant dormi dans les tiroirs. Elle a été exploitée, valorisée à bon escient, à des fins de partage de connaissance, d’hommage, de transmission pour tous. Une visée pédagogique, collaborative à échelle locale mais aussi à portée universelle.Marine Salès, service Documentation /archives de Cenon : « C’est notre rôle d’à la fois conserver cette matière autour de 14-18 et de venir la transmettre à nos jeunes qui, 100 ans après, sont très loin de se rendre compte de ce que leurs aïeux ont vécu. »

 

1918… Sur un champ de ruines, construire la paix

Disparus les derniers témoins, les champs et les chants de bataille … Alors, en novembre dernier, pour célébrer l’armistice, la fin de l’horrible guerre et clôturer en beauté, sur une note d’espoir, la fin des commémorations, il fallait un temps fort digne des 4 années d’actions innovantes. Un événement fédérateur, intergénérationnel, transdisciplinaire.

Ainsi est né (labellisé Mission centenaire) le projet : « 1918… Construire la paix » , soit une exposition et un spectacle (interprété le 14 décembre 2018, à l’Espace Culturel Signoret), pour maintenir vivace le souvenir et le fol espoir d’une culture de la paix auprès des nouvelles générations.

« Nous tenions à clôturer par une oeuvre collaborative : La 1ère partie du spectacle va de la déclaration de la guerre jusqu’à la signature de l’armistice… Elle raconte comment se sont répercutés, en France, en métropole, tout ce que les soldats ont vécu entre 14-18 ; la chanson de Craonne, les mutineries… Y compris, dans les colonies, car ici, de nombreux élèves sont issus de différentes nationalités. En 2ème partie, des textes, des chansons évoquent les années folles. On aborde la construction de la paix. Tout vient des réflexions des enfants. Manière de boucler la boucle de la transmission de mémoire. Nous avons transmis aux élèves, à eux, de créer en retour … »

Un spectacle aux contrastes subtils et poignants

Les armes tues, place aux effusions de joie, à l’espoir qui renaît, mais l’équilibre est fragile à construire au quotidien, comment maintenir une paix durable ? Après 14-18, il y eut une parenthèse débridée, un bel entre-deux puis …  une nouvelle guerre mondiale. Autant de notions complexes, très délicates à faire comprendre 100 ans plus tard à de jeunes écoliers. Même s’ils perçoivent les angoisses contemporaines.

En 2018, exposition et spectacle ont fait entrer en résonance images, littérature, écrits historiques, chansons de la guerre et des années folles, et réflexions d’anciens et de gamins d’aujourd’hui sur les notions de guerre et de paix. A l’Espace Simone Signoret, Marie Pusteto du « Théâtre du Petit Rien » a mêlé générations et registres de jeu dans une mise en scène aux contrastes subtils et poignants.

Associant dans le spectacle, les seniors de l’atelier poésie du CCAS ( ceux sur scène, ceux en voix off), Fabrice Ducourt, la chorale des agents de la ville emmenée par Véronique Genetet, médiatrice culturelle, les élèves de la classe de CE2-CM1 de l’école Léon Blum, leur maîtresse et un parent d’élève musicien, Marine Salès du Service Documentation-archives.

Et maintenant, on fait quoi ?

C’est la question que 26 élèves de CE2/CM1 de l’école Léon Blum adressent collectivement au public depuis la scène. Un mois durant, ils ont été spectateurs d’expo, acteurs de jeux ou d’exercices journalistiques et enfin, des acteurs sur scène, en chair et en os. (7 classes de CM1/CM2 des écoles de Cenon ont bénéficié d’ateliers sur la Guerre de 14-18). Corine, leur maîtresse, les a incités à réfléchir sur les notions de guerre et de paix. A partir des documents fournis par le service Archives de la ville devenus supports pédagogiques, matières à goûters philo, à apprentissage mémoriel et interculturel. Ils ont trouvé ensemble des réponses à cette question brûlante à mettre tout de suite en pratique.

Les enfants écrivent une charte de la liberté

Ils ont écrit leur vision du conflit, en ont fait des dessins très évocateurs. Ils ont échangé avec des séniors sur le sujet. Tout cela a été source d’inspiration pour bâtir la 2ème partie du spectacle et y inclure des souhaits pour bâtir un monde meilleur.

« Paix, Liberté, Égalité, j’écris vos noms !» semblent nous dire en chœur les enfants, au sens critique affûté par la plongée en Histoire. Les phrases sont dites en français et dans les langues d’origine de leurs parents ou grands-parents. En berbère, en créole, en somali… occasion d’échanges en famille et, parfois, de découverte des racines familiales.

Lucie : «  Ça me fait du bien (de faire partie du spectacle), je suis joyeuse, j’aime faire ça. Il y a mon père en plus qui fait de la musique ! Il joue au moment des articles sur la liberté. On en lit du 1er au 14ème et je suis la 1ère à passer pour dire à toute la salle qu’on va faire ce projet là. C’est : Proposition d’une charte de la liberté. Il y a 14 articles. »

Elle a réalisé 2 dessins qui sont rétro-projetés au spectacle comme ceux de ses camarades. «  Le 1er montre les tranchées, le 2ème un enfant qui écrit et un soldat qui est à la guerre. Car, on est très tristes de ne plus revoir son père, son tonton, nos grands frères. »

Que lecteurs et acteurs, enfants et personnes âgées prennent du plaisir à faire des projets ensemble…

Fabrice Ducourt coordonne les projets gérontologiques du CCAS et anime l’Atelier Poésie : « Nous aimons travailler avec différents groupes : enfants, élèves du Lycée des métiers de La Morlette, collégiens, adultes plus jeunes. L’idée est de garder ce lien pour que les aînés restent impliqués, citoyens. L’intergénérationnel est un très bon vecteur. On a choisi des textes forts reflétant un certain optimisme pour marquer la fin de la guerre, sans occulter ce qui s’est passé.

Par exemple, une chanson de 1925 pleine d’humour et d’ironie jouée par 3 personnes âgées. Ils/elles se sont vraiment amusé.e.s à le faire. Que les lecteurs et acteurs, les enfants et les  personnes âgées prennent du plaisir à faire des projets ensemble, c’est important. Pour les seniors, se retrouver avec des personnes plus jeunes, c’est essentiel. »

D’autres échanges encore ont eu lieu : «  On s’est rendus dans la classe de CE2/CM1 à l’école Léon Blum. De là une vraie discussion philo qu’on a enregistrée pour le spectacle sur, quel intérêt à faire la guerre, quel intérêt à faire la paix… Chacun s’est exprimé, qu’il ait 9 ans ou plus de 65 ans, sur ces mêmes sujets. Ce sont des moments forts, rares, où l’on peut s’écouter. » En plus, les enfants ont eux-mêmes fait visiter l’expo installée dans leur école aux seniors.

Dans le spectacle, le poème  « Offrons le globe aux enfants » du grand poète d’origine turque Nâzim Hikmet,  se fait entendre en voix off. Ce sont les voix enregistrées de seniors cenonnais ne pouvant se déplacer. Une autre belle manière participative.

Émotion positive, connexions entre les générations.

Nous avons rencontré Monique de l’atelier-poésie senior du CCAS : «  J’étais  très émue quand je suis venue voir jouer Marie Pusteto (Cie Théâtre du Petit Rien) dans Une poule sur un mur qui attend. J’avais les larmes aux yeux. Je ne sais que trop bien qu’autrefois la guerre a été terrible, avec beaucoup de pertes. Maintenant, on a envie d’avoir la paix, que tout le monde ait le sourire, qu’elle apporte beaucoup de bonheur malgré tout ce qui se passe en ce moment. Il faut regarder l’avenir en face et penser qu’il sera meilleur, c’est vraiment ce que je souhaite ! »

La guerre, la paix… Monique en est convaincue : « Les enfants comprennent davantage ces choses-là, on peut parler à un enfant. Même des tout petits comprennent… Pour moi, ce spectacle m’a été plus dur car je n’ai jamais fait de théâtre. Marie (Pusteto) est parfois sévère même s’il le faut. Mon plaisir, c’est de faire de la poésie. On a déjà Fabrice Ducourt qui est formidable avec nous et en plus, là, les enfants, c’est magnifique de faire des choses comme ça 

Plus jamais ça ! Nous sommes faits du même sang !

Voilà ces enfants bien partis pour devenir de futurs ambassadeurs et ambassadrices de la paix, soucieux et curieux des autres. Lucie : « Normalement, pour la répétition il devait y avoir un garçon, François, mais il n’arrivera que cette après-midi car il était un peu fatigué. Il avait 4 ans quand la 2ème guerre mondiale a éclaté. Il nous l’a dit. Moi, je n’aimerais jamais qu’il y ait une 3ème guerre mondiale … Des fois, on se dispute dans le spectacle, et moi, j’essaie de trouver des solutions aux problèmes. Mais ceux qui s’embrouillent, ils ne m’écoutent pas. Après, ils se font fâcher, je les avais prévenus. Après, on doit tous recommencer la scène depuis le début ! »

Voilà, Lucie, un exercice pratique de maintien de la paix. Tout l’art de construire une paix véritable au quotidien, sans nier le droit de l’autre à exister, même s’il est radicalement différent de soi. Oui, cela est loin d’être évident.

Pour compléter l’exposition et le spectacle, une conférence a été organisée avec Hubert Bonin, professeur et chercheur en histoire économique. Il est venu apporter « une plus-value historique sur l’effort de guerre consenti à Cenon car beaucoup d’usines y ont participé ici » Une manière de ramener à l’échelle  locale, la saignée économique à l’œuvre dans toute l’Europe, à l’époque.

 Marine Salès, service Documentation /archives de la ville de Cenon, coordinatrice et cheville ouvrière des actions de valorisation de l’Histoire en mode collaboratif. Le Label Mission Centenaire a récompensé la qualité et à la rigueur du travail effectué.

Pendant 5 ans, nous avons initié un programme de commémorations de la guerre de 14-18, avec chaque année, un thème différent :

« En 2014, le thème choisi était les soldats. Nous avons les 168 soldats de Cenon (leurs vies civiles et militaires), morts pour la France, inscrits sur le monument aux morts à Cenon. 2015 : la place des femmes dans la guerre. 2016 : Des animaux et des hommes, une exposition couplée à un spectacle commandé par la ville de Cenon au Théâtre du Petit Rien. Ce spectacle, c’est notre fierté, a été labellisé Mission centenaire ; il tourne depuis avec succès dans le Sud-Ouest ; nous prêtons notre expo aux villes qui l’accueille. 2017 : Drôles de guerre, une expo sur « être un enfant en 14-18 ». Avec une envie de créer des ateliers avec les scolaires, en partenariat avec l’Éducation nationale.

Les commémorations du centenaire ont donné une visibilité énorme au service archives. Les demandes affluent pour un accompagnement dans plein d’actions. Nous devons être garants de cela. Il nous faut, et c’est ce que nous souhaitons, transmettre aussi plein d’autres choses…. continuer sur d’autres thèmes, garder le lien avec les scolaires, toucher d’autres classes, sur d’autres projets pour faire en sorte que tous s’approprient le territoire  et l’histoire de leur ville, Un objectif super pour nous. On a aussi envie de continuer à réunir les intermittents du spectacle, les scolaires, les partenaires, nos aînés, les professionnels de l’enseignement. Pour conserver ce réseau qui fonctionne et le mener vers d’autres projets. »

« Un livret du centenaire » rassemble toutes les étapes de nos commémorations, tout ce que nous avons réalisé dans ce cadre et qui nous a permis de prendre contact avec des familles de descendants de poilus. Des familles recherchaient depuis des années où étaient enterrés leurs aïeux. Pour certains, leurs noms figuraient sur le monument aux morts de la Ville. On a recoupé avec les documents d’archives pour trouver parfois où d’autres étaient enterrés. Cet élan de commémoration nationale a eu un impact sur la France entière. On a tous perdu quelqu’un dans ce conflit. 2 communes seulement sur les 36 000 n’ont pas eu de morts pour la France. Les gens ont cherché et à notre échelle, nous y avons participé, c’est bien ! ».

Bientôt, ici, la version audio des interviews et des légendes pour certaines photos ;-). En attendant, n’oubliez pas de partager !

 

 

 

 

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